Article de presse autour du récital de Louis Bertholom à l'Archipel (Fouesnant)

Lecture de Louis Bertholom par Pierre Tanguy

  Louis Bertholom, on l’écoute ou on le lit. On fait parfois les deux. Le poète breton  n’est-il pas, avant tout, un auteur-interprète ? Le lire, c’est prendre le large tout en gardant les pieds sur terre. Car l’écriture de Bertholom fuse, gicle, envahit l’espace. Mais sans jamais vraiment quitter le terreau qui l’alimente. Ce terreau, c’est un morceau de Cornouaille. Plus précisément e pays fouesnantais où le poète a son cœur et ses racines. Il le dit avec amour dans Le rivage du cidre : « Je blesse une étoile quand j’écrase une pomme (…) Je dérange l’ombre d’une branche lorsque se superpose la mienne » Sourcier, Bertholom creuse profond. Barde, il élague peu. Ce pays qu’il chante (son terroir natal élargi à la Bretagne toute entière) est tellement riche. Il regorge de tant de promesses. Pourquoi, estime le poète, ne pas en extraire toutes les saveurs ? Pourquoi ne pas le sonder comme un puits sans fond ? L’écriture de Bertholom s’en ressent. Comme envahie par la beauté des lieux, comme étourdie par tous les bruits qui accourent. Ah ! Cette « logorrhée des ouragans » Alors il hausse le ton. Oui, parlons d’envolées : « Je brûle sous l’hystérie/des oiseaux de feu./ Je marche sur les épines de pin./ J’avale le vent de mer/plein de chants./J’emboîte mon pas/vers l’incertain qui meguide ». Barde. Le mot trouve avec lui toute sa signification. « Nuit des recouvrances/les songes bleuissent/porteurs de conseils/je m’en vais/dans la grande parole des bardes » Le barde, dit le Larousse, est un poète et chanteur celte. Bertholom a, incontestablement, son point d’ancrage dans la tradition orale bretonne et plus généralement celtique.          

  Homme d’une « terre insoumise », à l’image d’un autre barde, Glenmor, dont il se revendique volontiers, Bertholom change pourtant un peu de perspective. Il s’émerveille plus qu’il ne dénonce. Il s’amourache plus qu’il ne stigmatise. D’une certaine manière, voilà un poète de Bretagne « décomplexée ». Moins bretteur et contempteur qu’homme enclin à la contemplation. Son écriture s’en ressent forcément. De ci de là, le verbe s’assagit. Comme si, derrière la dune ou le talus, il y avait matière à dire calmement le monde à l’abri du vent.«Un sentier timide/supplie la ronce/de l’endormir./Le marais/se passe des pas ». Il lui arrive même  d’approcher avec bonheur l’esprit du haïku:« Un vent pressé/rase ma tête/deux oies sauvages ». Mais le naturel reprend vite le dessus. On peut aimer (ou non) l’artisan de métaphores et d’images fortes ou osées (« Les grèves transcendent la nuit »). On peut aussi rester en arrêt quand le poète, voulant creuser l’énigme, tente certains tours de force langagiers : « Baie, ouverture mystique/qui me rappelle un sonj/abstraction déliquescente/où surfent les rêves/des garçons éoliens/en écho des prairies d’héliotropes/que le ciel aspire. Mais se figer à la lecture de ces vers, ce serait refuser à Bertholom le statut de barde. « Je n’écris que pour l’oralité », confie-t-il volontiers. Alors, certes, on peut lui préférer des auteurs à la langue épurée. Question de goût, d’appétence. Bertholom, lui, suit son chemin. Extroverti plus qu’introverti. S’il s’épanche autant, c’est d’abord parce qu’il se sent en étroite communion avec une nature puissante, alpha et omega de son inspiration.                  

  Il lui arrive même de nous expliquer, par le menu, sa démarche d’écriture. L’homme, en effet, n’a rien à cacher. Dans son recueil Infinisterres, il dit de tel texte  qu’il l’a « égrené », de cet autre qu’il l’a  « recueilli », ou « levé », ou « déterré ». Puis qu’ensuite, il a « sublimé », « torturé »,ou « mûri » tel ou tel poème. Parcourant ses recueils, on découvre ses auteurs de chevet qu’il cite en exergue à ses propres textes. Il y a là Mahmud Darwich, Julien Gracq, Nazim Hikmet, Salah Stétié, Youenn Gwernig, Kenneth White (avec qui il partage l’appétit du « dehors »), les auteurs de la Beat generation  et beaucoup d’autres.  Xavier Grall, bien sûr, avec notamment, omme point de rencontre, le graveur sur bois Claude Huart qui l’accompagne dans Le rivage du cidre après avoir accompagné Grall et Glenmor dans certains de leurs livres.      Bertholom revendique toutes ces filiations, dans une fidélité sourcilleuse à ses racines (Il préfère, pour sa part, parler de ses « rhizomes » car il aime aussi aller puise ans d’autres traditions, notamment arabes). « Je vais  par les chemins circulaires/apprivoiser des demains de paix ». Qu’il continue ainsi, selon le beau titre d’un  de ses livres, à « mordre le monde ».

 Pierre Tanguy

                                                                                          

      Louis Bertholom effectue un travail important autour de la poésie orale (scène, disque). C’est l’autre versant de son travail en dehors de la publication de recueils. L’oralité est, rappelons-le, la base de son travail d’écriture. Au cœur de son importante production, signalons l’enregistrement en studio du CD Ma seule terre ou encore du CD/DVD Vents solaires, en compagnie    de musiciens professionnels. Ces deux CD sont à   l 'origine de spectacles. On lui doit également le récital   Poésies sauvages avec Youenn Manchec à la flûte traversière, le guitariste de jazz Yvonnick Penvenet le harpiste Dominig Bouchaud. Ses qualités d’auteur-compositeur-interprète lui ont valu d’effectuer des déplacements au Québec, aux Etats-Unis, en Afrique Noire et dans certains pays d'Europe.

                                

(1) Le rivage du cidre (Blanc Silex Editions, 2002), page 77.

(2)    Bréviaire de sel (Les Editions Sauvages, 2013), page 43

(3)    Les ronces bleues (Les Editions Sauvages, 2012), page 110

(4)    Infinisterres (Les Editions Sauvages, 2007), page 26

(5)    Les Ronces Bleues, page 63

(6)    Infinisterres, page 15

(7)    Bréviaire de sel, page 32

(8)    Le rivage du cidre, page 68

   

Avec les orties du temps  par Louis Bertholom

       « Avec les orties du temps/tout s’en vient/tout s’en va ».  A la lecture de ces trois vers, on croit entendre la voix de Léo Ferré dans le dernier livre de Louis Bertholom. Constat, en effet, du temps qui passe. Mais c’est, ici, la voix d’un poète breton  (soixante ans d’âge) qui s’exprime en regardant – de ci de là – dans le rétroviseur.  Pas de nostalgie au rabais, plutôt le regard de quelqu’un qui nous dit (et redit ) tout devoir à ses racines. « Mousterlin/de ma naissance/tes laminaires sont mon ombilic/ma source élastique ».

        Ainsi va le poète quimpérois (né natif du pays fouesnantais) dans son « cosmodrome » cornouaillais. Le temps file entre les doigts (sauf au cours de ces insomnies dont il est affecté) mais il garde profondément en lui la saveur et la profondeur des temps révolus. C’est sa vraie planche de salut. Bertholom chante un pays à la fois géographique et mental, « un pays au goût de mûres/de culottes courtes dans les ronciers » (…) « un pays de fontaines vertueuses/discrètes et patientes » (…) « Un pays où se cachent les chapelles/aux vitraux pleins de visages/qui chantent dans le silence/des liturgies paysannes ». Le Xavier Grall de Solo ou Genèse n’est pas loin. Parlant de la Mer blanche près de Mousterlin, Bertholom peut même écrire : « Ici est mon médicament/ma religion, mon cosmos/mon lieu ancestral/avec la parole enfouie de la tourbe ».

       Le poète se fait aussi, dans ce livre, l’apôtre de la lenteur, du silence, du lâcher prise. « Cueillir le fruit de l’instant », écrit-il, « le savourer jusqu’au trognon » (comme on le ferait de la plus belle des pommes des vergers fouesnantais) et «  regarder avec nonchalance s’énerver le monde », « Se rire sans vergogne de la grande bousculade/des cris, des palabres futiles, des compétitions ». Le poète préfère célébrer l’amitié et la fraternité. « Portez l’amour en boutonnière/allongez-vous sur des parterres odorants/respirez les sourires ». Il y a chez lui une forme d’hédonisme tranquille qui n’empêche pas quelques ruades quand il s’agit de défendre cette langue bretonne que « la République une et indivisible/persiste à vouloir enterrer comme jadis/soldats bretons dans la boue de Conlie ».

    Mais le verbe, globalement,  s’est assagi. Cela se ressent dans son écriture: plus ramassée, plus elliptique, moins tentée par l’emphase ou l’ivresse (comme ce fut le cas, parfois, dans de précédents recueils). Bertholom élague. Il peut ainsi atteindre le noyau dur de sa démarche poétique: dire notre bonheur (et parfois aussi notre malheur) d’être au monde, ici et maintenant. Certes le temps file, mais il y a ce que nous sommes devenus dans ce « pays lyrique/qui se cueille sur les lèvres/des vivants et des morts ». Parole de « vieux » sage.

 Pierre TANGUY.

  

Avec les orties du temps, Louis Bertholom, Les Editions Sauvages, collection Askell, 160 pages, 15 euros.

 

 

Louis Bertholom obtient le Prix Xavier Grall 2013 pour l'ensemble de son œuvre